Pourquoi on dit Paname pour Paris et pourquoi personne n’en est sûr

Personne ne sait avec certitude d’où vient le mot Paname. Les dictionnaires d’argot le disent sans détour : l’étymologie reste obscure. Ce qui est établi tient en deux choses. Toutes les pistes sérieuses ramènent au même endroit, le Panama, sous la forme du scandale politique de 1892 ou du chapeau à la mode à la même époque. Et le mot, attesté par écrit au tout début du XXe siècle, prend son envol pendant la guerre de 14. Le reste relève de l’hypothèse, y compris les explications que des dizaines de sites recopient comme si l’affaire était close.

Le scandale de Panama, la piste la plus citée

En 1892 éclate l’affaire du canal de Panama. La compagnie chargée du percement, portée par Ferdinand de Lesseps, s’enlise techniquement et financièrement. Pour continuer à emprunter, elle achète les votes de plus d’une centaine de députés. La presse déterre le réseau de corruption et des centaines de milliers de petits épargnants perdent leur mise.

Le vocabulaire suit. On surnomme les compromis les « panamistes », les « panamitards », autrement dit les pourris. Le journaliste Claude Duneton, qui a enquêté sur le mot pour Le Figaro, raconte que hors de la capitale on ne tarda pas à appeler panamistes non plus seulement les élus mais les Parisiens en bloc et Panam la ville où ces requins habitaient. Le surnom naît donc comme une insulte de banlieue, pas comme un mot d’amour. Les maraîchers des faubourgs, agacés de payer l’octroi pour vendre leurs légumes intra-muros, figureraient parmi les premiers à l’employer.

Le chapeau, le dico et les autres pistes

La deuxième explication n’a rien de politique. Les ouvriers du canal portaient le chapeau de paille dit panama, que la bonne société parisienne adopte ensuite comme signe d’élégance. Claude Dubois, journaliste et historien de Paris, y voit l’amorce du glissement vers le nom de la ville. Les deux pistes se rejoignent d’ailleurs sur le même mot, ce qui explique qu’on les trouve souvent mélangées.

Paname a pu signifier la ville des élégants puis, à cause du scandale, la ville du chatoiement, des illusions et des désillusions.

Reste la piste du lexicographe. Dans son dictionnaire d’argot publié chez Larousse, Jean-Paul Colin propose « sans doute de ville panama », c’est-à-dire ville énorme : en vieil argot, l’adjectif panama valait pour énorme, confondant. Notez le « sans doute ». Aucune des trois pistes n’est démontrée, et un site qui vous annonce « la vraie raison » vous vend une préférence, pas une preuve.

Hypothèse Ce qui plaide pour Ce qui cloche
Le scandale de 1892 Panamistes et panamitards sont bien attestés dans la presse du temps Aucun écrit ne montre le passage de ces sobriquets au mot Paname
Le chapeau panama La mode du couvre-chef chez les élégants parisiens est réelle Rien ne documente le glissement du chapeau vers la ville
Ville panama, ville énorme Figure dans un dictionnaire d’argot de référence Donné comme probable par son auteur, jamais comme certain

1916, quand Paris devient Paname pour de bon

Les relevés de lexicographes situent les premières traces écrites de Paname autour de 1903. Le linguiste Albert Dauzat notait déjà que le mot circulait avant le conflit. La guerre lui donne sa vraie diffusion : Tu le r’verras, Paname ! est le titre d’une chanson de 1916 ou 1917, chantée dans les cabarets et reprise par les poilus.

Le mot en écrase un autre au passage. Les soldats en partance transitaient par Pantin, qu’ils appelaient Pantruche, et se lançaient des « tu l’reverras, Pantruche ! ». Après l’Armistice, Pantruche s’efface et Paname reste seul en piste. Francis Carco publie un recueil intitulé Panam, sans e, avant un roman Paname avec un e : les deux graphies ont cohabité un moment. Le music-hall et le cabaret font le reste et le mot règne dans les années vingt et trente.

Qui dit encore Paname aujourd’hui ?

Le mot aurait pu finir en pièce de musée, coincé entre l’accordéon et les guinguettes. La chanson l’a empêché de vieillir, de génération en génération :

  • 1960, Léo Ferré, Paname
  • 1975, Renaud, Amoureux de Paname
  • 2000, Manau, Fest Noz de Paname
  • 2010 puis 2012, Sexion d’Assaut
  • 2015, PNL, Sur Paname
  • 2016, Slimane

Le relais du rap change tout. Un mot d’argot vieux d’un siècle, repris par des groupes écoutés par des adolescents, cesse d’être daté. Paname sort de la nostalgie et redevient un mot de tous les jours, du moins pour désigner la ville quand on veut éviter le mot Paris. Des bars, des salles de concert et des restaurants parisiens s’en servent comme enseigne, ce qui l’ancre un peu plus dans le décor. Petite ironie de l’histoire : le sobriquet que la banlieue avait forgé pour se moquer des Parisiens sert désormais aux Parisiens à parler d’eux-mêmes avec tendresse.

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